Et dire qu'on est là pour discuter. Et dire qu'on s'entend bien. C'est paradoxal mais c'est peut-être ça le problème.
On arrive en réunion, pleins de bonnes intentions. On s'est promis de discuter des problèmes ailleurs que devant le café. On s'est juré de dire les choses telles qu'on les ressent, pourvu que ça puisse faire avancer le boulot. Et puis, le silence. Qui se lance ? On se toise. Regards croisés, complices ou méfiants. Des fois, je parle en premier. Je prend l'air naïf de la dernière arrivée et j'y vais, je me lance. Approbations. Je suis surprise, alors comme ça tout le monde est d'accord, c'est bizarre, j'aurais pas cru. Envie de dire "mais vous savez, je me vexerai pas si vous me contredisez".
Des fois, j'attend, je veux bien laisser ma place à d'autres... Bon une demi-heure est passée, on a parlé banalités ou infos factuelles, du type de celles que personne ne débat. On se détend. Je me demande comment ça va continuer. Et puis je me laisse un peu happée par le non-débat. On échange anecdotes, mots d'esprits. C'est sympa, on rigole bien.
Des fois, des anges passent. Leur passage est brisé par un des collègues qui ne supporte pas le silence, ça l'angoisse. Alors, il lance un sujet et ça repart.
La pause. J'en profite pour discuter boulot avec une collègue que je vois peu au quotidien, on s'échange nos impressions. Je lui avais dit une fois que je trouvais que l'on osait pas trop parler en réunion. Elle, elle en était étonnée. Je lui ai dit que tout le monde était toujours d'accord avec le dernier qui parle, que tout ça, c'est très consensuel au fond.
On repart. Je me promets à chaque fois, en tant que dernière arrivée, de ne pas trop m'engager dans les contreverses, d'arrêter de jeter des pavés dans la mare. Mais c'est plus fort que moi. Ca monte peu à peu. Et puis, c'est lancé en réponse à une intervention consensuelle. J'y met les formes mais c'est toujours compliqué. Je me sens mieux dans ce dynamisme. Je crois qu'au fond, ça me déprime de me dire que des réflexions non menées, des paroles tues peuvent amener à toutes sortes d'interprétations et d'aigreurs ensuite au boulot. Pas quand tout est calme mais plutôt quand rien ne va plus. Quand on est super énervé, seul au monde. La réunion nous parait la solution : "il faudra qu'on en reparle plus calmement". Je crée du doute, je ne suis pas d'accord avec ce qui vient d'être dit. Je pense même le contraire parfois. Et toc! Mais déjà, plusieurs personnes approuvent d'un signe de tête. Qu'en penser? Elles étaient aussi d'accord avec l'interlocuteur précédent...
Quand je rentrais du boulot tout à l'heure, je repensais à cette réunion. Je culpabilisais un peu. Une collègue a exprimé un avis différent de celui d'une autre et ça a fait tout un patakès. On a eu droit aux excuses, aux justifications...Bref, à une prise de position professionnelle dans un cadre professionnel mais mal assumé des deux parts. Je suis restée pour rassurer la collègue; on ne peut pas se mettre toujours à la place de l'autre, il y a des choses qui doivent se dire. Et puis ça fait partie de notre travail.
Les sentiments bloquent la parole professionnelle. Pour sauver la relation, on serait prêt à dire une chose et son contraire.
Ce soir, je me sens solide. Je suis plus extérieure à l'équipe même si je les apprécie beaucoup. Je distingue le pro du perso. J'ai pas trop d'expériences en réunion ni en prise de parole non consensuelle. Je débute. Mais j'essaie. Ca pourra peut-être changer un peu mon monde. On ne sait jamais.
Et dire qu'on s'entend bien.
Et bien justement. J'aurais sûrement baisser les bras si ça n'avait pas été le cas.
Allez, j'en parle à la prochaine réunion...