...Humeurs, Critiques, Etats d'Ame, Passages, Madeleines et autres Fruits de Mavie...
J'ai très longtemps habité près d'un pont SNCF, tout au nord de Paris.
Un pont très noir, qui tremblait au passage des trains de marchandises, un pont que j'aimais.
Comment pouvait-on aimer un tel amas de ferraille, lui trouver un quelconque charme ? Sans aucun doute, je devais être la seule dans ce cas.
C'était tout moi, ça. Etre attirée par ce qui n'était pas forcément beau mais qui, avec un brin d'imagination, se trouvait sublimé dans mon esprit. Derrière mon double vitrage encore trop mince, j'entendais le bruit des vagues, figuré par les voitures. Un bruit sourd dans la tuyauterie et c'était une fontaine qui s'installait dans l'appartement. Un pont noir qui s'affolait et je me voyais déjà quelque part dans le far west, une chaleur à crever et bientôt le train sifflerait. Nous sortirions la tête des vitres baissées et les chevaux nous dépasseraient, peut-être, avec ou sans indiens.
C'était le scénario qui me revenait souvent en tête, quand je longeais le pont sur le trajet de chez moi à l'école. Le train ralentissait... un accident de diligence? Il repartait et finalement non, point d'accident, tout au plus un bison, égaré près du chemin ferré.
Un jour où j'étais avec mes grands parents qui étaient venus nous rendre visite de Province, j'ai vu que mon grand-père paraissait soucieux au passage près du vieux pont. Je ne sais pas si j'ai cru ou si j'ai vu d'ailleurs, mais je crois avoir plus ou moins compris que ça n'allait pas.
Le pont très noir, il connaissait, ils avaient le même près de la mine. La suie, la pollution ou la peinture noire envahissaient les ponts en métal à partir d'un certain âge, où qu'ils soient. Mais le passage des trains de marchandises, c'était peut-être autre chose. Peut-être aussi que quand il avait été fait prisonnier de guerre et envoyé en Allemagne, c'était en train qu'il y était parti.
Je ne le lui ai jamais demandé, ni à ce moment, ni après.
De ce jour-là, je n'ai plus vraiment regardé le pont comme avant.
La mine ou la guerre l'avait pollué .
Mais j'ai continué à bien l'aimer, même si je ne lui reconnaissais pas de charme, mais plutôt une histoire.
Des histoires.
Et parmi elles, le souvenir de mon grand-père.