Le bonheur vient-il de ces deux mots : la bonne heure? Cela voudrait-il dire qu'il vient toujours à la bonne heure? Le bonheur est-il ponctuel?Il l'est sûrement. Ponctuel. Pas ponctuel comme un train, j'ai été cheminot et comme on disait, on parle jamais des trains qui arrivent à l'heure! Non ponctuel dans le sens qu'il peut parsemer notre existence, mais dure peu à chaque fois qu'il se présente.
A la bonne heure? ça, je n'en sais rien...En tout cas, pour moi, il n'est pas forcément venu après des périodes de malheur. Je veux dire, on a parfois des illusions à votre âge, on se dit que si on souffre, c'est qu'après il va y avoir quelque chose. Vous voyez ce que je veux dire? L'impression qu'à des moments de malheur succèderont des moments plus paisibles...Oui, des moments de bonheur...En fait, on se dit : "là, c'est dur...mais si je le supporte, après ça ira beaucoup mieux". C'est des choses qu'on se dit, par exemple, je me les disais quand c'était dur au travail...Ou quand on a commencé à faire les travaux dans la maison. Je me disais que, de toutes façons, je les faisais pour qu'on y soit bien, alors ça passait...
La réalité, je l'ai découverte ensuite. Le moment tant attendu où tout est fini n'est jamais derrière soi, on trouve toujours quelque chose à faire, à améliorer...Alors on s'y remet et finalement, il y en a toujours plus à faire. Ou alors, à un moment, on finit. On décide que, stop, on arrête de fignoler...Mais finalement, c'est pas forcément mieux. Enfin, pour moi, ça ne l'a pas été. Je tournais en rond, ma femme ne me supportait plus! Je me rendais pas compte au début. Je voulais en profiter alors j'avais arrêté les travaux de notre maison de famille, celle qu'on avait acheté à bas prix quand les enfants étaient petits. Elle avait tout le confort. Mais, je crois que je me suis senti comme frustré, je n'avais plus rien à construire vraiment, on avait atteint nos objectifs, on aurait du être bien...
- Vous avez l'air de dire que le bonheur, ça n'est pas forcément une question de volonté, qu'on peut tout mettre en place pour y arriver et finalement, il ne se présente pas...
- Non,c'est pas ce que je dirais aujourd'hui non plus. Je crois que dans le cas des travaux de la maison, je me trompais de bonheur. J'avais envie que ma maison soit belle, agréable à vivre, oui. Mais ça ne suffisait pas. Le bonheur c'est pas le bien-être, le confort. C'est même quand on est dans les difficultés qu'on se dit parfois "c'est pas grave, on est heureux quand même...". Ma femme me le disait souvent quand il y avait un pépin matériel ou autre mais qu'on se sentait bien, ensemble...perdus dans la campagne alors qu'il pleuvait averse. Autour d'une table éclairée par les bougies, avec les enfants, une fois qu'il y avait eu l'électricité coupée par une tempête...
- C'est des moments ponctuels, ça...Quand à savoir s'ils viennent à la bonne heure...
- Oui, c'est des souvenirs tout ça. Peut-être que c'est tout le chemin qu'on fait pour y accéder qui vaut la peine et pas la destination finale, en fait. Vous parliez de volonté et là, je crois que par contre, on peut passer à côté du bonheur, de ces moments-là dont je vous parle si on n'enlève pas nos oeillères. On ne crée pas le bonheur, comme je vous le disais, parce qu'on le décide mais encore faut-il, quand il est là le percevoir...J'ai passé une bonne partie de mon existence à avoir peur quand j'étais heureux que tout ça s'arrête et que la chute soit encore plus dure. Vous voyez ce que je veux dire? Je voulais tout faire pour prolonger tout ça ou alors ne pas me montrer trop heureux, comme s'il y avait une superstition... Maintenant, je me dis que ça fait partie du jeu. Depuis que ma femme est morte, vous savez les choses ne sont plus pareil. J'ai profité du temps que j'ai eu avec elle jusqu'au bout. Maintenant, j'essaie de faire pareil avec mes petits enfants. Je sais que j'en ai plus pour très longtemps. Je veux qu'il se souvienne d'un grand-père heureux.
- Moi aussi, je crois que j'ai du mal avec les choses qui se finissent...
- Ca fait partie de la vie...et du bonheur.
- Je sais bien. C'est idiot mais là, par exemple, en ce moment, je faisais une sorte...d'atelier d'écriture sur internet, avec des gens que je n'ai jamais vus mais, j'ai vraiment beaucoup aimé ces moments à écrire, à lire, à réagir et...comme c'est limité dans le temps, ça dure une semaine, ça va bientôt finir...Je me dis que ça n'aurait pas eu de sens de le continuer car ça aurait perdu cette intensité...mais ça me fait quelque chose que ça finisse.
- Oui, comme la vie en général. Ne croyez pas que je sois serein face à la mort qui se rapproche. Mais ça n'aurait pas de sens que ça continue trop longtemps. Je n'aurais pas voulu être immortel. Les séparations, la tristesse fait partie de tout ça. Mais ça nous construit et nous aide à tenir, les souvenirs de ces moments-là, même s'ils sont brefs. Comme votre jeu.
- J'aurais bien apprécié nos discussions en tout cas. Et elles aussi, elles vont se terminer. La travailleuse sociale que je remplace revient dans deux semaines. Je n'ai pas trouvé d'autres remplacements dans cette maison de retraite...
- J'espère alors que nous saurons être heureux dans ce temps-là, ce temps qui nous est imparti.
C'est vrai que le jeu du sablier était un de ces petits bonheurs ponctuels. Et moi aussi ça me fait quelque chose que ce soit fini ! Mais au moins j'ai fait le plein de flux RSS. Autant de petits bonheurs ponctuels que de nouvelles lectures à venir ?... :)
C'est vrai que c'est provisoire, le bonheur, comme tu le suggères. Que s'il n'était pas provisoire, temporel, ponctuel, il serait probablement autre chose. Que c'est quand il est passé qu'on se rend surtout compte de ce qu'on a perdu... (Pour moi aussi, ce jeu a été une heureuse découverte).